La première fois que j’ai entendu parler de Steve Shehan, c’était à la télévision, je ne le savais pas mais c’était une grande chance, car je ne l’y ai plus revu par la suite.
On devait être en 1990 ou 1991, ce qui est sûr c’est que c’était à l’occasion de la fête de la musique. Canal + avait une émission en direct à l’heure du déjeuner et ce jour là elle présentait des musiciens de courants différents. Je me souviens qu’il y avait un type dans le genre néo-gothique -industriel qui utilisait des instruments en métal sur lesquels il frappait avec un marteau et déclenchait un son électronique, il avait mis un capteur midi sur des pièces de métal pour théâtraliser son show.
Et puis il y avait Steve Shehan, qui avait amené un drôle d’instrument, une sorte de udu si ma mémoire est bonne, et là je suis resté impressionné par le son qui en sortait. Je voyais là une personne qui avait l’air simple et décontractée et d’un coup, quand il touchait cette double cruche à la forme bizarre, on entendait une marche tribale rebondissante. En quelques secondes de démonstration sur l’instrument ma curiosité fut éveillée et je voulais entendre ce que pouvait être un morceau complet enregistré par ce musicien.
Quelle chance d’avoir allumé la télévision à ce moment-là, me suis-je dit plus tard. Et j’avais décidément de la chance car je n’eus pas de mal à trouver l’album qu’il venait d’enregistrer, " Arrows ", sur un label de musique "expérimento-comtemporaine ", Made to Measure. Ce fut une révélation.
A cette époque je faisais en quelque sorte l’apprentissage d’une certaine culture musicale, écoutant tout ce que je trouvais, mais j’étais plutôt baigné dans un milieu " pop-rock-musique de jeunes ", ayant grandi dans les arrières boutiques de salles de concert populaires. C’était l’époque de la fin de la vague du rock alternatif et le début de la vague de musique électronique, encore une fois j’avais de la chance puisque j’aurais connu dans ma jeunesse deux grand mouvements musicaux associés à des événements festifs et des rassemblements de masse. Mais je recherchais dans la musique plus qu’un mouvement de personnes, une musicalité, une harmonie, des émotions, pas forcément des choses que l’on peut partager avec mille personnes.
En même temps je découvrais d‘autres genres musicaux, principalement des années soixante-dix, les groupes psychédéliques, la musique planante et les délires qui vont avec. Je ne connaissais pas particulièrement les "musiques du monde " ni les percussions, bien que je me souvienne avoir fréquemment joué avec un ami des bongos et de la flûte, hautement perchés sur le 1% culturel de notre lycée en ruines, au grand amusement de sa dense population.
Avec " Arrows ", je découvrais un nouvel univers, une musique instrumentale, laissant place à l’imagination, et je ferai là un parallèle douteux avec un autre album, dans un tout autre registre, sorti quasiment en même temps par groupe anglais : " The Orb's Aventure beyond the Ultraworld ". Un double album complet de musique électronique instrumentale planante, ce que l‘on appelait de " l’ambient ". Une révolution dans son genre, mais avec des boucles binaires, des schémas spatiaux, un confort cotonneux du cerveau.
Au départ je pensais que Steve Shehan utilisait des samplers et des boucles, comme le faisait The Orb, mais en écoutant bien, je vis qu’il n’en était rien, que ce que je croyais être un sample trafiqué était le son d’un instrument inconnu, que chaque phrase de basse était quasiment différente, nuancée subtilement et je pense particulièrement à ce morceau " Istanblue " qui me servit de professeur de basse pendant quelques semaines.
Là où the Orb partait dans l’espace loin de la Terre, Steve Shehan, lui, parcourait la Terre dans tous les sens, et je fus surpris de reconnaître des thèmes latins mélangés à des mélodies orientales, des montages sonores pris lors de voyages sur tous les continents et intégrés parfaitement à l’harmonie des morceaux.
Mais la chose qui me remua le plus, c’est ce que j’appelais "ces rythmiques biscornues qui retombent sur leurs pattes " c’est à dire des mesures à 3, 6, 7, ou 9 temps, je ne sais pas vraiment, des constructions que je n’avais pas l’habitude d’entendre et qui de plus étaient souvent multipliées ou additionnées avec d’autres mesures similaires qui se calaient parfaitement ensemble, donnant un effet de vertige, de transe, comme on peut retrouver dans des musiques tribales mais avec un gros son de studio.
Un truc qui remue les tripes sous trip.
J’étais très fan des musiques dites "psychédéliques ", particulièrement Gong, dans le sens où le psychédélisme est le développement de l’imagination, et cet album " Arrows " fut une sorte d’outil d’exploration intérieure de l’imaginaire, laissant ressortir l’inconscient du monde et aussi le mien.
A l’époque j’allais souvent dans les Cévennes faire des randonnées, seul avec un walkman après avoir mangé quelque produit magique. Un matin, je partis du gîte où j’étais, pendant que les amis dormaient encore, anesthésiés par la soirée de la veille, et j’allai sans la forêt. Ce jour il pleuvait légèrement mais continuellement, donnant une atmosphère humide sous les arbres, " Rainy Forest ", le morceau où je ressentais le plus cette transe "biscornue qui retombe sur ses pattes ", le moment où le rythme hypnotisant se voit renforcé par une puis deux couches de percussions. Je n’étais plus dans les Cévennes, j’étais dans la forêt ancestrale de la Terre. Le moment culminant arriva quand après avoir marché des heures dans la forêt humide je tombai sur une clairière où courait un cheval blanc qui venait vers moi. Bien sur ce n’était pas non plus si extraordinaire que cela puisque j’avais en fait atteint la proximité d’un village et la lisière de la forêt, près d’une maison dont le propriétaire possédait le cheval, mais ce fut une émotion très intense sur le moment, un grand souvenir.
Par la suite je dus me contenter de réécouter "Arrows " quelques années car je ne trouvais pas d’autre disque de Steve Shehan malgré mes recherches, puis, enfin, sortit " Indigo Dreams " en 1995, j’étais tout excité quand je l’eus entre les mains, curieux, pressé de l’écouter, j’aimais déjà l’imagerie, il faut dire que la pochette et le livret étaient très beaux, très riches alors que " Arrows " n’avait quasiment pas de visuel, et à cette époque où Internet n’existait pas il était plus difficile de trouver des documents ou des informations. Mais je fus étonné de constater les multiples participations de Steve sur des albums d’autres musiciens de renom en tant que musicien de studio, notamment avec Christian Vander que j’appréciais beaucoup.
J’adore " Arrows ", mais quand j’ai écouté " Indigo Dreams " j’y ai trouvé plus de richesse, plus de maturité, plus de subtilité, plus de sensualité, plus de profondeur, en même temps que je retrouvais tout ce qui m’avait plu dans " Arrows ". Peut être que moi aussi j‘avais changé, j’espère dans les même sens, en tous cas j’avais trouvé la musique qui, aux étoiles psychédéliques de l'inconscient, préférait le partage merveilleux de l’amour et la douceur d’instants éternels comme me le rappelle à jamais le morceau " Nam Binh " avec Qynn Tù et Qynn Hans.
Plus tard je tombai, encore par chance (je vais finir par jouer à la loterie), sur " Safar " dans la boutique multimédia d’un supermarché. Quelle joie ! Le prolongement d’Indigo Dreams, attendu si longtemps, surgissait à moi comme un cadeau, de nouvelles rives, de nouveaux voyages. Je fais un clin d’œil au passage à la pochette qui, même si pas désagréable, ne convenait pas vraiment à la musique et dont j’ai vu qu’elle avait été intelligemment changée dans la réédition récente de l’album.
Dans les années qui suivirent je découvris plusieurs nouveaux albums, des créations, des collaborations, des musiques de film dont je cherche encore les disques comme " Bye Bye " dont j’avais apprécié, en plus du film, la bande-son sans même savoir qui l’avait composée ; une déferlante de musique, avec un coup de cœur particulier pour " Versecret " où le morceau " Insistances " a lui aussi été une sorte de professeur de percussions. " Amok ", " Awham ", " Plénitudes ", autant de cadeaux qui m’ont été faits.
A cette époque j’enregistrais de la musique, des compositions de musique répétitive enregistrées artisanalement agissant plus comme une psychanalyse personnelle intérieure plutôt qu’un cadeau fait aux autres. Néanmoins j’entrepris d’envoyer un disque à quelques artistes que j’appréciais, juste comme ça, pour leur dire en quelque sorte " c’est grâce à vous que j’ai eu envie de faire cela ".
Parmi eux Steve Shehan bien sur, mais aussi Didier Malherbe dont j’appréciais le travail avec Gong mais aussi les créations personnelles comme " Fluvius " ou " Zeff ". C’est d’ailleurs en écoutant " Zeff " que je m’étais dit qu’il serait terrible que ces deux-là jouent ensemble. Je ne savais pas encore qu’ils allaient le faire par la suite mais je fis un rêve où je les rencontrais ensemble et où j’avais vraiment très honte de ma musique et me sentais un peu ridicule et surtout manquant de travail musical. Je pense heureusement que mes disques se sont perdus dans les labels ou maisons de disque et ne leur sont jamais arrivés.
Par contre je fus heureux de voir que Steve allait venir compléter le projet Haddouk de Didier Malherbe et Loy Ehrlich devenant ainsi le Hadouk trio pour le plus grand plaisir de tous. Bien plus tard, en 2005, j’eus la chance (encore) de pouvoir les voir à quelques kilomètres de chez moi, dans un tout petit village appelé Saint Géniès des Mourgues, hélas pour l’occasion, Steve, sans doute occupé ailleurs, avait été remplacé par un autre musicien, très intéressant ceci dit, notamment avec sa manière de jouer d’une batterie où la caisse claire avait été remplacée par un djembé, mais pour la première fois depuis le début de ce témoignage je ne puis m’empêcher de me dire que je n’avais pas de chance sur ce coup-là, sentiment qui s'en alla une fois le concert démarré.
La collaboration, ou plutôt le duo, qui m’a le plus touché est celui avec le joueur de luth touareg Baly Othmani, particulièrement sur l’album " Assarouf " : l’osmose parfaite entre les musiciens, entre l’orient et l’occident pourrait-on dire schématiquement, la complétion totale, mais surtout l’émotion d’un chanteur authentique dont les phrases sortent du cœur avec une sincérité presque naïve, tout cela posé sur une rythmique filled under african/shehan, puissante et grande comme l’immensité du désert !
Dans " Tamalla ", Baly Othmani parle à notre cœur, à notre âme, lui proposant une poésie subtile à la fois enivrante et mélancolique.
Je fus étonné d’apprendre que ce grand homme, en plus d’être un virtuose du luth et un chanteur hors pair était aussi un chirurgien, cumulant ainsi les soins du corps et les soins de l’âme.
Je fus très triste d’apprendre sa disparition prématurée.
Depuis quelques années, la maison d’édition de Steve Shehan, " Safar " s’est réorganisée, notamment grâce au travail remarquable de Talia Mouracadé, proposant une vision globale de son œuvre et une unité dans sa discographie, par le biais notamment de la réédition de ses albums sortis sur différents labels et la mise en ligne d’un site Internet très riche, mis à jour régulièrement et proposant même des vidéos de démonstration des instruments utilisés donnant le bonheur de voir comment sont produites certaines sonorités entendues sur les disques, comme celle de l’orgue de cristal ou un duo harmonieux entre des gongs asiatiques parfaitement accordés et des steel drums.
Un nouvel album est sorti, en collaboration avec Reza Derakshani, je ne l’ai pas encore écouté, je crois que je garde sa découverte comme on met de côté le présent d’un être cher, pour pouvoir le savourer au meilleur moment. Auparavant j’aimerais explorer toute l’œuvre de Steve Shehan notamment par l’écoute de son tout premier album " Moonstraw ", sorti en 1986 et dont j’ignorais l’existence.
Merci, Steve
8 janvier 2007
Retrouvez Steve Shehan sur www.steveshehan.com
Merci à Ramiel pour les corrections orthographiques (www.ramiel.new.fr)
